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  • Samuel Samson

« Je me souviens. » Ah oui ?

Les Québécois se plaisent souvent à rappeler à qui veut l’entendre (ou pas) la célèbre devise qu’Eugène-Étienne Taché, architecte de l’hôtel du Parlement de Québec, aura enchâssé pour l’éternité lors de la conception du non moins célèbre édifice, « je me souviens ».


Vous trouverez peu de personnes aussi fières de nos symboles, de nos traditions et de notre culture que moi, toutefois, je m’insurge intérieurement chaque fois j’entends quelqu’un répéter, souvent sur un ton de reproche, « je me souviens »…



Les Québécois ont en effet beaucoup de qualités, mais certainement pas celle de se souvenir. Le 10 février dernier – mon absence du pays m’a forcé à taire l’événement – était marqué par 250e anniversaire du traité de Paris qui rappelons-le fut lourd de conséquences, pour le meilleur ou pour le pire, pour les siècles à venir au Canada, une commémoration d’un événement charnière dans l’histoire de la constitution de notre pays qui est malgré tout passé sous le silence.


C’est par le traité de Paris que la France a définitivement cédé la Louisiane (d’une superficie alors égale à près des deux tiers de Etats-Unis) à l’Espagne, abandonné ses contentieux territoriaux avec les 13 colonies britanniques, cédé l’Acadie, le Canada, les Indes et la moitié de ses possessions dans les petites Antilles au Royaume-Uni pour leur préférer Saint-Pierre-et-Miquelon, Saint-Domingue (Haïti) et les autres Antilles qui demeurent encore aujourd’hui françaises, alors qu’en cédant l’ensemble de leurs possessions dans la Caraïbe, ils auraient pu conserver le Canada, la majeure partie de l’Acadie et sans doute une bonne partie des Indes. Un choix qui en tout respect pour mes amis des Îles, ne se sera pas forcément avéré le meilleur à long terme, du point de vue économique du moins, vous en conviendrez !

En fait, Taché n’a jamais dévoilé la signification véritable du « Je me souviens », définition que ses contemporains n’ont toutefois éprouvé aucune difficulté à trouver à sa place. Quoi qu’il en soit, il aura par la suite été proposé par Thomas Chapais (célèbre homme de lettres et politicien à qui l’on doit notamment la plus longue carrière de parlementaire à Québec et à Ottawa, soit 54 ans) que les trois mots mythiques voulussent dire « Nous nous souvenons du passé et de ses leçons, du passé et de ses malheurs, du passé et de ses gloires ». L’historien et archiviste Pierre-Georges Roy s’avança quant à lui à proposer « le passé comme le présent et le futur de la seule province française de la Confédération ». Enfin, les guides du Parlement affirment aujourd’hui que derrière ces trois mots se cache la devise plus longue « Je me souviens d’être né sous le lys et d’avoir grandi sous la rose », en somme, une métaphore illustrée par les symboles royaux français (lys) et anglais (rose des Tudor).


En toute humilité, pour moi, « je me souviens » exprime en trois mots simples la complexité et l’importance de cette science qui étudie le passé qu’est l’histoire, mais encore que le présent, garant de l’avenir, réside en le passé.


Se souvenir, c’est se rappeler au quotidien à la chance que nous avons, c’est se souvenir de l’importance d’une identité – si vous ne savez pas qui vous êtes, vous ne vous connaissez pas et comment voulez-vous accomplir quoi que ce soit ? – c’est aussi se souvenir que notre destin est entre nos seules mains et que nous sommes pleinement responsables de ce que nous en ferons.


De façon très pragmatique et très pertinente, se souvenir, c’est se remémorer, relire ou se faire conter l’épopée canadienne-française d’un bout à l’autre des Amériques, c’est se rappeler que bien que francophone, notre identité est inextricablement liée au catholicisme et ce, même si chacun s’entend sur l’importance de la primauté légale de l’État sur toute institution religieuse. Se souvenir, c’est apprendre à quel point les Anglophones – en tant que peuple ou ensemble national - ont été racistes et méprisants, mais également, à quel point notre culture est française, mais aussi irréfutablement britannique, étasunienne et amérindienne. Se souvenir, c’est être conscient que nous, francophones, ne formons qu’environ 3 % de la population nord-américaine face à l’hégémonie de l’anglais et que 75 % des descendants de Français en Amérique ont adopté la langue de Shakespeare depuis souvent longtemps, donc, que la vigilance est de mise. Se souvenir, c’est aussi savoir que les Anglophones et les Allophones sont avant tout des humains dotés de cœurs et d’âmes semblables aux nôtres. Se souvenir, c’est abonder que la fierté est souvent la clé.

Enfin, se souvenir, c’est comprendre que tous nos problèmes ne peuvent être réglés à coup de lois et que tout ne s’explique pas que par de savantes théories intellectuelles et raisonnables et que les humains sont dotés de facultés plus puissantes, c’est comprendre que derrière chaque mal se cache souvent une longue répétition de petits bobos, c’est comprendre que le naturel, un fois chassé, reviens au galop. Se souvenir, c’est admettre les erreurs qui ont été commises, qu’elles soient récentes ou vieilles et c’est admettre que l’« avant » dans le pelletage, c’est maintenant. Se souvenir, c’est avoir la grandeur et la sagesse de travailler pour quelque chose de plus grand et plus durable que son nom. Se souvenir, c’est constater que les scandales de collusion et de corruption tout comme les enquêtes instituées en réponse sont cycliques, c’est aussi se rendre compte que les politiciens des années 1920 promettaient la lutte à la corruption et le ménage et l’assainissement des finances publiques. Se souvenir c’est combattre la corruption de bonne foi pour en abroger autant que possible les tentacules, en comprenant que même amoindri, ce fléau naturel et humain se perpétuera encore. Se souvenir, c’est avoir du discernement en toutes choses, entre autre de reconnaître que l’italien était une menace pour le français à la Renaissance, l’âge d’or de Venise, des carnavals et des premiers opéras. Se souvenir, c’est se dire qu’à la même époque, le français était la langue internationale, menaçait l’anglais qui en tirait [et c’est toujours le cas] 50 à 60 % de ses mots. Se souvenir, c’est admettre qu’une pasta, même avec une sauce explosive, n’est pas une menace atomique. Se souvenir, c’est aussi constater que l’intégrisme finit plus souvent par dégoûter que rassembler. Se souvenir, c’est assumer ses choix et être conséquent.


Se souvenir, c’est connaître le passé pour comprendre le présent et dessiner l’avenir.

« JE ME SOUVIENS. »

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