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  • Samuel Samson

Les corrompus

L’approche de la rentrée annonce le retour en grandes pompes des audiences de la Commission Charbonneau, au Québec et de ses « édifiantes » retransmissions télévisées, imposées à l’ensemble des Canadiens d’expression française par sa diffusion radio-canadienne. Partout dans le monde, ces dernières années, l’on assiste à une explosion de comptes-rendus publics d’affaires de corruption et de collusion, notamment grâce à l’avènement de l’ère numérique et de la multiplication de réseaux tels que WikiLeaks et Anonymous, pour ne nommer que ces deux plateformes. Il faut dire que l’effet d’entraînement et la pression morale pesant sur la conscience de plusieurs intervenants ou acteurs de ces magouilles et la bonne réceptivité d’une population à fleur de peau et de plus en plus méfiante à l’égard de son prochain, dans un monde d’avidité, qui tant sur les plans matériel, économique, environnemental que social, pourrait bien courir à sa perte ; alimentent une conjecture qui y est particulièrement favorable.


Palpablement, quel bilan peut-on dresser de ces deux dernières années d’audiences publiques dont les médias font leurs choux gras ? Plus de 30 millions de dollars (en mai dernier) décaissés des coffres déjà vides de l’État, un petit ménage du côté des firmes de génie-conseil, une distance sacralisée, préservée entre les fonctionnaires et les acteurs de l’industrie de la construction dans les municipalités ; la méfiance plus accrue que jamais de la population envers les politiciens et toute personne en affaires et, au passage, quelques réputations brisées par la banale mention de leur nom au tribunal de la grande inquisition, parfois de façon justifiée, mais parfois injustement, par règlement de compte ou victimes d’un système hérité de plusieurs siècles de pratiques souvent frauduleuses, peut-on penser.


Bien que le travail de la Commission d'enquête sur l'octroi et la gestion des contrats publics dans l'industrie de la construction – la commission Charbonneau – demeure inachevé à ce jour, nous sommes d’ores et déjà en droit de nous questionner sur les issues possibles de son apport durable à la « propreté » des affaires et de l’attribution de contrats publics, dans l’avenir de la province ; mais aussi, plus largement, de la contribution réelle de ce type d’enquête, partout dans le monde, à nos sociétés.


En fait, le motif de la Commission Charbonneau n’a rien de nouveau. Ces dernières décennies, tant le Québec que le Canada ont vu et revu le film à l’affiche, dans le cadre de nouvelles commissions d’enquête répétées cycliquement et portant chaque fois sur une faille omise ou tombant de Charybde en Scylla. La chose est également vraie partout ailleurs dans le monde où l’on a pris la peine de remettre ouvertement en question les pratiques frauduleuses, la corruption et la collusion. En Chine, le gouvernement tente même de maintenir l’illusion d’une blanche hyménée, en rendant passible de mort les « camarades » reconnus coupables de corruption, une façon d’envoyer au pilori les gêneurs du Parti.


Montaigne, repris plus tard par saint François de Sales, écrivait que « partout où il y a l’homme il y a de l’hommerie ». La corruption et la collusion étant pratiquées probablement depuis la sédentarisation de l’Homme et sa constitution en sociétés, peu de doutes peuvent persister quant à l’issue des futures recommandations du rapport de la Commission Charbonneau et leur pérennité, comme de toutes autres d’ailleurs. Déjà depuis le début du travail de la Commission et de l’aveu de plusieurs intervenants du milieu, les pratiques corrompues semblent avoir été enrayées, sous le feu des projecteurs ; mais dès que l’intensité de ces projecteurs s’estompera, les vers tapis dans l’ombre ressurgiront et de nouvelles pratiques essaimeront des brèches laissées dans le système. C’est d’ailleurs ce qui est arrivé par le passé, ici comme ailleurs. Après tout, l’esprit humain n’est-il pas inventif lorsque motivé ?


Néanmoins, l’existence de commissions d’enquête comme la Commission Charbonneau témoigne, en soi, d’une préoccupation réelle de la population à l’égard de la corruption et de la collusion, en particulier lorsque celles-ci mettent en jeu les fonds publics, un patrimoine collectif ; le produit de leurs taxes et impôts.


S’il apparaît évident qu’un jour, des « esprits inventifs et motivés » réussiront à restaurer un système en place - je le répète - depuis des siècles, pour ne pas dire des millénaires ; c’est justement parce que ceux-ci sont motivés à agir de même. Pourquoi ? Simplement, parce que c’est ce que véhicule le modèle de réussite sociale.


Nos sociétés humaines entretiennent un modèle de réussite sociale fondé sur une vision matérialiste du monde, donc transmettant une valorisation indue de l’accumulation de biens matériels, considérant la propension naturelle et adaptative l’humain à vouloir croître et se développer. Le matérialisme de nos sociétés va bien au-delà de modèles économiques préconisés et touchent indistinctement le capitalisme et le socialisme-communisme qui lui, constitue un double échec, étant donné sa vision très matérialisme du monde – et de la vie – fondée sur une répartition paritaire du matériel, réfrénant pour ce faire les libertés, intimement liées au libre-arbitre de l’Homme et ultimement contreproductif. Plus explicitement, le socialisme-communisme proposait un modèle de société matérialiste, mais où la population ne pouvait accumuler autant de biens matériels qu’elle aurait pu le souhaiter ; un exemple bien commun pour illustrer cet état des choses renvoie à l’enseignant qui propose à ses élèves d’expérimenter un modèle communiste, en accordant à tous la même note, moyenne de leurs résultats individuels. Ainsi, lors du premier examen, la moyenne de la classe s’élève à 80 %. Les élèves les plus faibles, dont beaucoup négligent leurs études, jubilent et constatant qu’ils peuvent avoir une bonne note sans travailler, choisissent de ne plus du tout faire d’efforts à l’avenir et les plus studieux, déçus par la note moyenne de la classe, se résolvent à redoubler d’efforts afin d’augmenter le résultat moyen et ainsi, améliorer leur note au final. Au second examen, les efforts des meilleurs ne suffisent pas à pallier l’incurie des paresseux. Rapidement, les élèves ayant le meilleur rendement scolaire individuel se lassent de voir leurs efforts annihilés et abandonnent à leur tour la partie, de sorte qu’au troisième examen, tous obtiennent 40 %.


À l’opposé, le capitalisme - je parle bien du capitalisme et non du libéralisme qui ne se fonde pas forcément sur le même matérialisme - fondé, comme son nom l’indique, sur le capital, donc sur l’accumulation de richesses matérielles – de façon absolue, puisqu’il s’agit du but de l’exercice - n’est guère mieux, comme en témoigne en grande partie l’état actuel de la planète et les menaces de toutes sortes qui y sont indirectement ou directement liées et ce, bien que ce modèle ait permis jusqu’ici un progrès technologique remarquable. En parenthèses, il convient toutefois de nous questionner au bénéfice de qui s’est effectué ce progrès, puisque vraisemblablement, celui-ci ne semble pas près de répondre à la quête de bonheur qui a jusqu’ici caractérisé l’expérience humaine.


La corruption et la collusion sont-elles intrinsèques à la nature de l’homme ? Cela contredirait sa nature, l’essence qui le porterait instinctivement à évoluer, comme je le développe dans mon essai L’Évolution qui paraîtra plus tard cet automne - un raisonnement s’appuyant notamment sur une intégration poussée des connaissances et de l’expérience humaine à travers l’histoire, mais aussi la philosophie, la psychologie et les sciences naturelles.


En fin de compte, la corruption et la collusion ne constituent pas des fatalités en elles-mêmes, comme pourrait d’ailleurs en témoigner l’exemple de certaines civilisations précolombiennes qui ne connaissaient pas la notion de propriété. En revanche, les nettoyages répétitifs et ciblés, mais superficiels, auxquels nos sociétés s’astreignent ponctuellement quelques fois par siècle n’appartiendront toujours qu’à la mascarade, qu’à de grandes mises en scène, certes louables, mais inutiles – ou presque – sur le fond. En fait, si l’on souhaite réellement, un jour, éradiquer la corruption, c’est à chacun de nous qu’il appartient de changer, d’évoluer dans nos mentalités. Après tout, il est facile de juger son prochain (par envie ?), mais l’exercice d’empathie envers les accusés révèle bien souvent, qu’occupant la même position, beaucoup auraient agi de la même façon. Si l’intention précède l’action, qui sont les vrais « coupables » ?

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