La fin d'une époque: le début d'un temps nouveau

April 15, 2014

Je n’ai jamais abordé sur ce blogue la question référendaire. Certes, j’ai longuement disserté sur certains sujets à teneurs résolument identitaires, mais la question de la souveraineté du Québec ou du fédéralisme canadien, jamais, à proprement parler. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’importe le camp où l’on loge quant à cette délicate question et les arguments que les uns et les autres se plaisent à soulever et s’ingénient à penser, cette question aura été une intarissable source de conflits, parce qu’étant de nature identitaire, à l’instar de la charte de la laïcité, elle heurte les consciences des individus dans ce qu’elles ont de plus sensible ; leurs croyances, leurs valeurs. L’identité d’une personne ou d’un peuple revient à son essence, à ce qu’elle ou il est. Or, dans un monde fondé sur l’illusion – de toutes parts – il sera toujours impossible d’en arriver à un consensus parfait et ce, quel qu’en soit l’enjeu.

 

Vous vous demanderez alors pourquoi aborder le sujet maintenant ? Simplement parce que dans le contexte actuel, plusieurs de mes lecteurs auraient pu trouver suspicieux mon silence sur l’issue des récentes élections provinciales québécoises, l’enjeu référendaire ayant été au cœur de la défaite historique du Parti québécois du 7 avril dernier.

 

 

D’emblée, si personnellement je suis plutôt satisfait des nouvelles couleurs de la carte électorale, je n’ai pu m’empêcher d’avoir une pensée chagrine pour mes nombreux amis souverainistes, pour lesquels, l’indépendance du Québec incarne bien plus qu’un rêve, légitime en soi, mais plus encore, une finalité. En son temps, l’auteur russe Fiodor Dostoïevski écrivait que « vivre sans espoir, c’est cesser vivre. » Néanmoins, dorénavant la souveraineté du Québec relèvera de plus en plus de l’utopie que du rêve, vue l’impossibilité pratique de la réaliser.

 

La fin d’un parti ?

 

Toute personne, tout peuple, toute culture évoluent dans le temps, en interaction entre un pilier linguistique, qui bien au-delà de la langue, forge la pensée et un pilier religieux, qui lui aussi, au-delà de la religion, fait appel aux croyances et valeurs des individus. Cette interaction, dans un lieu géographique donné, se décline selon une enfilade et une succession de conjonctures et d’évènements qui en entraînent de nouveaux, de façon à définir une identité. Toute conception identitaire est par conséquent plutôt meuble et est appelée à évoluer dans le temps.

 

Au Canada français, il est possible de repérer, à travers la ligne du temps, certaines mouvances et certains comportements sociaux, plus ou moins négligeables, que l’on pourrait, aujourd’hui, associer au mouvement souverainiste. Il y a toujours eu, depuis la Conquête, des personnes portant la vision d’une certaine souveraineté territoriale des Canadiens, des Canadiens-français, puis des Québécois et il n’y a pas lieu de croire que cela pourrait changer ; déjà sous le régime français, les Acadiens et les Canadiens affirmaient leur identité propre.

 

Néanmoins, en tout temps, les motifs évoqués pour justifier l’indépendance, furent des plus variés, pour la simple et bonne raison de conjonctures différentes et ainsi, de raisonnements tout aussi différents. Concrètement, les deux mouvements souverainistes les plus notoires de l’histoire du Québec auront sans nul doute été ceux engendrés par les Rébellions de 1837, dans les années 1830 et le Parti québécois né dans la foulée de la Révolution tranquille à la fin des années 1960.

 

Dans le premier cas, la bourrasque indépendantiste avait soufflé à l’occasion du refus des autorités britanniques d’accorder un gouvernement responsable (ministres redevables à la population) afin d’accroître l’autonomie des colonies britanniques d’Amérique du Nord, dans le contexte d’une augmentation naturelle du commerce avec les Etats-Unis et d’une crise agricole – rappelons que l’agriculture était alors le premier secteur d’activité au Canada – due, entre autres, à l’augmentation rapide de la population et possiblement aggravée par les aléas du refroidissement climatique de cette époque, dans l’hémisphère nord de la Terre. Contrairement à ce que martèlent ou insinuent nombre de souverainiste, le mouvement fut pancanadien – Haut et Bas Canadas en simultanée – déchaîna bien peu de passions dans la population et rassembla une large coalition d’ailleurs illustrée par le tricolore des Patriotes qu’utilisent, encore de nos jours, nombre d’indépendantistes québécois en tant que porte-étendard de leur cause, où les trois bandes verte, blanche et rouge représentent les peuples irlandais, canadien [comprendre canadien-français] et britannique [comprendre canadien-anglais]. Si les tentatives de soulèvements furent alors infructueuses, les revendications des rebelles des deux Canadas trouveraient échos quelques décennies plus tard dans la proclamation de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique donnant naissance à la Confédération, au Canada, en 1867. Plus tard, ce qui fut le Parti patriote de Louis-Joseph Papineau, tant vénéré par les souverainistes, donnera naissance au Parti libéral du Canada et à son petit frère québécois…

 

L’échec immédiat des Patriotes permis à l’Église d’administrer à la fois le conductorat spirituel et temporel au Canada français et dès lors, le nationalisme messianique canadien-français pris définitivement ses assises jusqu’à la Révolution tranquille, au Québec, dans les années 1960. Ainsi, les francophones d’Amérique se voyaient investis d’une mission divine en Amérique du Nord, à titre de défenseurs de la foi catholique dans un univers Anglo-saxon. À cette époque, l’héritage des alliances franco-indiennes de la Nouvelle-France et de l’esprit intrépide des coureurs des bois et des explorateurs canadiens-français se reflétaient encore à travers le vaste peuplement de régions des Etats-Unis et de l’Ouest canadien, de même que le maintien de communautés historiques acadiennes et canadiennes-françaises dans leurs régions d’origine. Le manque de terres au Québec et les difficultés économiques de la province entraînèrent également l’exode de près de la moitié de la population vers l’Ouest canadien et les Etats-Unis, essentiellement en Nouvelle-Angleterre et dans la région des Grands lacs. Cette conjoncture particulière favorisa un nationalisme panaméricain au Québec, malgré les soubresauts que la pendaison de Riel et la seconde crise de la conscription causèrent, nourrissant une certaine tension au sein de la population et alimentant les velléités indépendantistes de plusieurs politiciens.

 

Plus tard, la Révolution tranquille, lancée et consommée sous l’égide du Parti libéral du Québec et visant à permettre aux Québécois de devenir « maîtres chez eux », en prenant en main leur avenir économique et social, favorisa l’émergence d’une nouvelle mouvance indépendantiste. En 1966, à l’initiative de la Ligue d’action nationale et de la Fédération des sociétés Saint-Jean-Baptiste, seraient tenus à Montréal les États généraux du Canada français, sous le même modèle que les précédents Congrès de la langue française au Canada. Les délégués de ces « états généraux » se désintéresseraient rapidement de la francophonie canadienne (et étasunienne) et les francophones hors-Québec furent rapidement exclus des discussions, les enjeux discutés portant essentiellement sur l’avenir du Québec en tant que seul « état » politique majoritairement francophone en Amérique du Nord, marquant ainsi la fin du nationalisme canadien-français et donnant naissance au nationalisme québécois tel que nous le connaissons depuis.

 

À cette même époque, la scène politique québécoise est essentiellement polarisée entre le Parti libéral du Québec qui incarne la jeunesse, le dynamisme, la modernité et le renouveau - le printemps que vit alors le Québec - et l’Union nationale, l’ancien parti de Duplessis, résolument ancrée dans l’ancienne forme de nationalisme, très autonomiste, plutôt conservatrice et traditionaliste, un parti qui, malgré le legs très substantiel des années Duplessis, aujourd’hui exagérément occulté par le vocable de « grande noirceur », certes fondé, peinait à se renouveler. C’est ainsi qu’en 1960, Jean Lesage est élu premier ministre à la tête d’une jeune équipe prometteuse, une équipe de tonnerre. Éventuellement, en marge de l’apparition d’un nationalisme québécois - en lieu et place du nationalisme fédéralisme canadien-français - le parti est divisé entre ceux qui croient que la Révolution tranquille ne sera achevée qu’avec la souveraineté du Québec, ayant à leur tête René Lévesque et les partisans de l’unité canadienne qui croient au contraire que le Québec, fort de sa récente modernisation, saura mieux tirer son épingle du jeu s’il demeure au sein de la fédération canadienne. Lévesque claquera bientôt la porte pour fonder le mouvement souveraineté-association, puis réussit à coaliser les souverainistes de droite du Ralliement national de Gilles Grégoire pour former le Parti québécois, auxquels se joindront les souverainistes de gauche du Rassemblement national de Pierre Bourgault.

 

 

C’est donc dans ce contexte que naît le Parti québécois et alors que dans l’ensemble du Canada, les francophones jouissent d’un niveau de vie bien inférieur aux anglophones et que les taux d’assimilation des francophones hors-Québec explosent, sous les pressions acculturatrices - parfois littéralement racistes - de plusieurs groupes anglophones. Suite à son élection en tant que gouvernement en 1976, le Parti québécois réussira à ouvrir une première fenêtre référendaire en 1980 et où l’option souverainiste mordra littéralement la poussière avec 40 % d’appuis populaires. Une seconde fenêtre référendaire sera ouverte suite à l’échec des accords du lac Meech visant à réintégrer le Québec dans la constitution canadienne : en 1995, alors que l’économie québécoise bat son plein et que la jeunesse est enthousiasmée par le projet de pays, dans une défaite crève-cœur pour les souverainistes, le « Oui » perd de 54 200 voix.

 

À deux reprises et malgré deux conjonctures plutôt favorables, l’option souverainiste et le Parti québécois essuyèrent des revers et leurs tentatives se solderont par des échecs lourds en conséquences pour le Québec sur le plan politique. La fin des années 1990 sonnera le glas de l’option indépendantiste, puisque comme nous le verrons dans quelques instants, le monde vivra des bouleversements donnant naissance à une nouvelle donne socio-politique, à une conjoncture nouvelle où le Parti québécois et le projet de société qu’il propose sont simplement dépassés. Après tout, un vieux proverbe juif n'énonce-t-il pas « celui qui presse le temps, est pressé par le temps » ? 

 

À preuve, au risque de répéter ce que beaucoup ont dit, il est devenu impossible pour le Parti québécois de se faire élire en parlant de souveraineté : l’élection de 2012 les ayant portés au pouvoir – à la tête d’un gouvernement minoritaire, faut-il le mentionner – aura porté sur l’usure du gouvernement Charest, ses démêlés au chapitre de l’intégrité et sa gestion de la crise étudiante. L’élection de 2014, quant à elle, aura vu le Parti québécois obtenir son plus bas taux d’appui au vote populaire depuis ses premières élections en 1970 et ce, notamment en raison du point en l’air brandi par la recrue Pierre-Karl Péladeau, au nom du « pays du Québec », un moment à partir duquel le Parti québécois qui menait dans les sondages, grâce à sa charte des valeurs, a vu ses appuis fondre comme neige au soleil.

 

En fait, il est frappant de constater les similitudes entre la situation actuelle du Parti québécois et celle de l’Union nationale à son crépuscule. Fondée par Duplessis en 1935, l’Union nationale était issue de la fusion entre le Parti conservateur du Québec et l’Action libérale nationale. Les Unionistes auront d’ailleurs incarné pendant plusieurs décennies les aspirations les plus nationalistes du Québec. Dans les années 1960, l’Union nationale aura du mal à faire face aux changements d’un monde en plein bouleversement. Malgré tout, Daniel Johnson (père) réussira à arracher un mandat majoritaire aux Libéraux en 1966, grâce au vote francophone et rural, avec tout de même 7 % de moins que les Libéraux au vote populaire. En 1970, les Unionistes perdront les élections, notamment en raison de la division du vote d’une partie de leur électorat traditionnel, ils formeront alors l’opposition officielle, pour momentanément disparaître de la carte en 1973. Ils feront de nouveau élire quelques députés pour la dernière fois en 1976, avant d’être définitivement rayés des listes électorales en 1989, réduit à un tiers parti négligeable dans le paysage politique.

 

Le Parti québécois, né de fusions, aura lui aussi cristallisé les aspirations les plus nationalistes des Québécois à une époque et dans une conjoncture particulière. Après l’échec de 1995, le PQ amorcera lentement, mais surement une pente descendante, incapable d’aborder efficacement les problèmes du monde contemporain, dépassé par la nouvelle dynamique québécoise, canadienne et internationale et continuant à baigner dans la vision étriquée d’un nationalisme ethnocentrique et archaïque. En 1998, tout comme l’Union nationale en 1966, il remporte ses élections en portant au pouvoir un gouvernement majoritaire, ayant toutefois perdu le vote populaire, deux points de pourcentage derrière les Libéraux.  En 2003, le PQ se fait éclipser par le Parti libéral du Québec. En 2007, les Péquistes forment désormais la deuxième opposition à l’Assemblée nationale, derrière l’Action démocratique, témoignant ainsi d’une époque révolue où le débat politique du Québec s’articulait exclusivement sur l’axe du souverainisme-fédéralisme. En 2012, malgré un capital d’antipathie envers le gouvernement libéral sortant oscillant autour des 70 %, le Parti québécois (PQ) est incapable de former un gouvernement majoritaire et passe à deux cheveux de se faire devancer par les Libéraux, pourtant rendus impopulaires par l’usure du pouvoir. Finalement, en 2014, les Péquistes essuient leur pire défaite depuis leurs premières élections, se faisant par ailleurs talonner et gruger du vote par Québec solidaire à gauche, la Coalition avenir Québec à droite, l’Option nationale pour la tenue d’un référendum et le Parti libéral sur les plans de l’économie et de l’ouverture sur le monde ; de la même façon que l’Union nationale de 1970 se voyait désarçonnée par un Parti québécois souverainiste d’un bord, un Parti libéral fédéraliste – et tout aussi libéral en matière d’économie - de l’autre bord et un Crédit social plus traditionnaliste, conservateur et ruraliste par derrière.

 

Une jeunesse qui dit non !

 

Ce qui en aura saisi plus d’un, c’est le rejet massif du Parti québécois par les jeunes. Arrivé quatrième chez les moins de 44 ans et cinquième chez 18-24 ans, force est de constater que le PQ est un parti vieillissant, le parti d’une génération comme le disait lui-même Lévesque.

 

Si la souveraineté et, plus encore, le Parti québécois, suscitent si peu d’attrait chez la nouvelle génération de jeunes, c’est justement parce que son dogmatisme et sa vision identitaire étriquée semblent provenir d’une lointaine époque archaïque et révolue.

 

La révolution technologique et l’augmentation des échanges dans le monde ont accéléré la mondialisation, tant sur les plans économique que culturel. Les communications n’auront, dans l’histoire, jamais été aussi faciles et tous sont désormais en relation les uns avec les autres.

 

En étudiant les diverses sociétés humaines, les anthropologues et les sociologues se sont rendu compte de fonctions culturelles universelles, répondant à des besoins tout aussi universels. Ainsi, en s’immergeant dans les différentes cultures et en les comparant de façon empirique, ils en ont conclu qu’en réalité, s’il existait différentes cultures, c’est simplement parce que les différents peuples ont évolués isolément. En quelque sorte, il s’agit d’une reproduction de la loi de l’évolution de Darwin. Par conséquent, l’on peut à notre tour supposer qu’en éliminant les obstacles qui isolaient jadis les cultures les unes des autres, les différences culturelles seront appelées à s’amenuiser, à s’amoindrir, puis à s’estomper, afin de former, à terme, une grande culture mondiale avec peut-être, tout de même, des spécificités locales. Or, c’est exactement ce que l’on observe avec la mondialisation, alors que tous sont plus que jamais liés aux autres, que les problèmes locaux ne font souvent que traduire des problématiques mondiales et que les nouvelles générations se considèrent de plus en plus citoyens du monde.

 

Il serait néanmoins simpliste d’attribuer le rejet de l’enjeu référendaire à la seule mondialisation et à la seule émergence de cette nouvelle identité humaine et mondiale, car une part croissante de Québécois n’ont désormais plus aucune gêne à clamer et à affirmer leur identité - ou leur part d’identité - canadienne.

 

Cette situation a d’ailleurs été décriée par certains ténors souverainistes et autres bébé-boumeurs qui voyaient dans le vieillissement de la population leur dernière chance de « voir le Pays de leur vivant », comptant sur la ferveur souverainiste qui a historiquement animé les jeunes Québécois dans les années 1980 et 1990.

 

En fait, ce ressac identitaire canadien n’a rien de soudain, ni rien de surprenant. Jusqu’à il y a peu, l’attachement canadien de beaucoup de Québécois se limitait à l’attrait économique. En effet, les preuves de la prospérité économique d’un éventuel Québec souverain n’auront jamais convaincu: Jacques Parizeau lui-même a déjà admis qu’il était impossible de spéculer sur cet aspect et Pauline Marois n’a jamais caché que les premières années, voire décennies d’un Québec indépendant seraient riches en tribulations et en incertitudes. En fait, sur le plan financier, le seul qui avait réussi à équilibrer l’hypothétique budget de la première année d’un État souverain québécois aura été François Legault qui, aujourd’hui désillusionné quant à la faisabilité de la souveraineté, a fondé un parti, la Coalition Avenir Québec, s’objectant à la tenue d’un référendum et n’hésite pas à diffuser l’état de précarité planant sur le Québec.

 

Ce renouveau identitaire canadien, au Québec, est en réalité imputable à l’héritage de Trudeau. Si, dans les années 1960 et 1970, les francophones pouvaient être nettement être désavantagés dans la Fédération, ce n’est clairement plus le cas. Les réformes, tant sur les plans économique, social, constitutionnel et culturel des paliers fédéral et provincial auront permis de reforger une identité canadienne durable, fondée notamment sur la dualité linguistique et le multiculturalisme.

 

Beaucoup de souverainistes québécois ont voulu faire porter à Pierre Elliott Trudeau le chapeau de bien des odieux, sous des vocables parfois haineux et toujours hargneux et vindicatifs. Pourtant, Trudeau en aurait vraisemblablement rêvé, lui-aussi, du Pays, dans sa jeunesse, comme en témoigne un travail scolaire composé au secondaire, relevé dans sa biographie signée Max et Monique Nemni et où, dissertant sur son avenir, il prévoyait voyager plusieurs années – ce qu’il fera – pour revenir au pays et proclamer l’indépendance du Québec, auquel se joindraient les régions francophones de l’Ontario, du Manitoba et des Maritimes ! Trudeau choisira plutôt de rénover le Canada, d’en faire le champion des droits et libertés, un pays où tous jouiraient d’un niveau de vie enviable et qui serait à la fois anglophone et francophone. Sous sa gouverne, les francophones hors-Québec se sont vus réhabilités dans leurs droits et soutenus dans la promotion de leur culture. Sous l’ère Chrétien, le Canada se classait premier pays en matière de développement humain (l'indice de développement humain (IDH) tenant compte de l’éducation, de la santé, du niveau de vie, de l’espérance de vie, etc.), la péréquation permettant par ailleurs de rééquilibrer le niveau de vie, via les services publics, entre les provinces canadiennes, en redirigeant des fonds provenant des provinces les plus riches vers les provinces les plus pauvres. L’argument des nègres blancs ne tenant plus la route, quel avantage, alors, à se séparer ?

 

Aujourd’hui, les générations d’enfants nés dans les années 1970, 1980, 1990 et 2000 ont grandi dans un Canada à l’âme trudeauiste, qui par sa vision humaniste et multiculturaliste se marie parfaitement avec la nouvelle donne mondiale et dans laquelle se retrouvent les jeunes qui se considèrent citoyens du monde. Sur le fonds, le modèle canadien moderne répond mieux aux aspirations d’une jeunesse fière de son identité, quoique résolument tourné vers l’avenir et le monde. Les vieilles querelles racistes et xénophobes qui déchiraient Canadiens-français et Canadiens-anglais d’un océan à l’autre n’existent plus – ou de façon très marginale - chez les jeunes générations qui se reconnaissent en l’idéal d’un Canada bilingue.


        Il est par ailleurs évident que le multiculturalisme n'est pas parfait et puisse connaître certains ratés. Ceux-ci ne sont cependant pas dus au principe du multiculturalisme en soi, mais bien à une mauvaise intégration entre les différentes communautés culturelles indigènes (anglophones, francophones et autochtones) et exogènes (immigrants et minorités culturelles); une intégration qui incombe, d'une part, aux nouveaux arrivants et, d'autre part, au système, aux mesures et aux balises mises en place par la société d'accueil dès la sélection des immigrants. Le problème de l'intégration des immigrants, loin de toucher exclusivement les pays qui défendent un modèle multiculturel, affecte tous les pays qui accueillent un nombre substantiel d'immigrants et, l'une des racines du problème tient justement à un certain ethnocentrisme individuel et à un dialogue déficient - et parfois inexistant - entre les communautés, y compris la société d'accueil qui peut se sentir envahie. De ce que j'en sais, le problème est aussi, sinon plus grand dans les pays qui défendent un modèle républicain comme la France. En ce qui a trait à l'intégration des immigrants, plusieurs pistes de solutions pourraient facilement être envisagées, j'ai d'ailleurs fait mes recommandations personnelles à cet égard dans le cadre de la publication de mon mémoire sur la Charte. Enfin, en ce qui concerne le multiculturalisme au Canada, il me semble de loin le système à privilégier dans un pays comme le nôtre où se côtoient sur à peu près tout le territoire, des communautés anglophones, francophones et autochtones et où les communautés immigrantes ont toujours marqué la démographie, aujourd'hui, davantage en milieu urbain. Est-ce que cela veut dire que nous pouvons nous croiser les bras et ne se contenter que de ce qui se fait déjà ? Non. Mais le principal défi du multiculturalisme, c'est celui du dialogue, de la compréhension et de la cohabitation qui, bien au-delà des seuls territoires nationaux, ont été à travers l'histoire et seront plus que jamais parmi les principaux défis mondiaux des temps qui se profilent à l'horizon. Même si le Québec devenait un pays indépendant, adoptait une charte de la laïcité telle que présentée par les Péquistes l'automne passé et qu'éventuellement, il décidait de fermer complètement les robinets de l'immigration; à moins de vouloir adopter le modèle nord-coréen, il n'aurait d'autre choix que de participer à la mondialisation, qui au-delà du seul aspect commercial, se traduit, dans un contexte de révolution technologique et des communications, par plus d'échanges interculturels et mobilité  grandissante des individus (économie, éducation, culture, etc.). Même dans une société homogène, ce défi du dialogue,  de la compréhension, de la cohabitation et du respect de l'autre rythme la vie quotidienne, car chaque personne étant unique en elle-même et incarnant sa propre singularité, la peur ou le refus de l'acceptation de l'Autre, auront été jusqu'à présent sources de bien des maux et de bien des conflits, à toutes échelles. 

 

Aujourd’hui, grâce aux luttes de générations de Québécois et de gouvernements de toutes allégeances, y compris du Parti québécois, le Québec jouit d’une situation enviable et unique au Canada. Il n’a certes pas officiellement ratifié la constitution rapatriée de 1982 et ce, même s’il demeure signataire de celle de 1867, mais y adhère de facto, telles qu’en témoignent d’ailleurs certaines entreprises du gouvernement du Québec, notamment de gouvernements péquistes, par exemple lorsque Pauline Marois, alors ministre de l’éducation, a plaidé la clause dérogatoire afin de convertir les commissions scolaires confessionnelles par des commissions scolaires linguistiques.

 

Plusieurs craignent que la chute et éventuellement la disparition du Parti québécois marquent la fin du peuple québécois. Je crois au contraire qu’il pourrait s’agir d’une occasion pour le Québec de se réapproprier le leadership de la francophonie canadienne, qui en dehors du Québec, comprend de vastes régions, qui juxtaposées à des régions désertes et aux territoires autochtones, forment une vaste étendue continue, incluant le Québec, couvrant environ la moitié nord-est du Canada. Vue leur incapacité à faire du Québec un pays, les Québécois souverainistes devraient plutôt saisir l’occasion de participer à l’érection d’un pays où les francophones pourront se tailler une place sans cesse plus enviable.

 

Enfin, je vois difficilement comment un Québec souverain pourrait mieux défendre sa langue et sa culture, alors que le Québec a d’ores et déjà toute la latitude pour ce faire. Si plusieurs seraient tentés de blâmer la Charte canadienne des droits et libertés à cet effet, rappelons que lorsque le Québec a été forcé de réviser ses lois linguistiques, ce fut plutôt à la demande des Nations unies qui jugeaient certains aspects contraires aux droits humains. Un Québec souverain aurait-il contester l’ONU ?

 

Étant un amoureux de la langue française, des cultures francophones d’Amérique du Nord et ayant écrit un essai portant justement sur l’Amérique française et abordant notamment ses perspectives d’avenir, je ne peux qu’abonder dans le sens des inquiétudes à l’effet d’une assimilation menaçante, en progression dans toutes les communautés francophones d’Amérique du Nord, incluant le Québec.

 

Néanmoins, j’estime que le nivellement par le bas à teneur syndicaliste qui caractérise les politiques linguistiques du Québec et l’attitude, d’une façon générale, de pléthores d’élites et de personnalités légitimement préoccupées par la situation du français ne sauraient être de nature à dénouer l’impasse, car le message émis par celles-ci a plutôt pour effet de provoquer une régression de la fierté francophone. Lorsque l’on noie une personne dans un flot d’avertissements, de mises en garde et d’énoncés réaffirmant la fragilité et la faiblesse de sa langue, tout en le culpabilisant d’apprendre l’anglais, cette langue démonisée, mais que la population sait de plus en plus importante et déterminante, il y a de fortes chances que la personne en question se désintéresse et veuille s’affranchir de la lourdeur, du pessimisme et du négativisme associés à la francophilie et à la culture québécoise.

 

Au Québec et même au Canada français hors-Québec, la menace ce n’est pas l’anglais, mais bien les francophones eux-mêmes et le peu de fierté et d’amour envers le français. La quasi rééducation culturelle entreprise suite à la Révolution tranquille où l’on a voulu jeter le bébé avec l’eau du bain et éradiquer tout référent religieux ou panaméricain de la culture québécoise, de façon à façonner une nouvelle culture à l’esprit républicain cadrant bien avec le projet de souveraineté, n’a pas été non plus de nature à aider, bien des générations ignorant jusqu’à l’essence de leur propre culture. Si nous cessions de niveler vers le bas et de tenter de limiter l’expression de la culture d’autrui, pour plutôt promouvoir notre culture et notre langue, en démontrer l’utilité et la beauté - par exemple en transmettant l’amour de la pensée en français dès l’enfance et en enseignant l’étymologie, l’histoire, les racines et la logique de langue ; la situation du français au Québec et au Canada prendrait un tout autre virage.

 

Quel avenir ?

 

Finalement, en conclusion de ce long texte, le Parti québécois semble être victime de l’évolution des cycles politiques. La souveraineté, si elle demeurera toujours un idéal pour certains, semble promise à une marginalisation au cours des prochaines années et des prochaines décennies. Aujourd’hui, le Canada offre plus d’avantages que d’inconvénients et la place enviable du Québec au sein de la Fédération, lui permet d’assurer son destin à travers ses propres politiques, il peut même plaider le droit de retrait de certains programmes fédéraux pour les remplacer par ses propres programmes, dès lors financés par les fonds fédéraux. La francophonie canadienne, parce qu’enracinée d’un océan à l’autre, aurait avantage à être redécouverte et reconquise par les Québécois qui plus souvent qu’autrement, l’ont oublié au terme d’une histoire alambiquée par le parti politique qui a déjà prétexté que le plus grand obstacle à la souveraineté du Québec réside en cette francophonie canadienne. Enfin, s’il est vrai qu’un certain phénomène d’assimilation - allant bien au-delà de la langue - est bel et bien présent au sein de la francophonie hors-Québec et même au Québec, la responsabilité incombe surtout aux Québécois et aux francophones, qui plutôt que promouvoir leur langue, tentent de limiter l’expression de la culture des autres. À cet égard, l’exemple des minorités syro-libanaises francophones de plusieurs pays du Levant, dont l’Égypte, est particulièrement éloquent, alors que dans un univers arabophone, langue liturgique d’une culture dominante, elles perpétuent une culture arabe chrétienne d’expression française, dans une qualité de langue souventes fois supérieure à la nôtre et ce, par leur seule francophilie et leur seule fierté.

 

 

Est-ce que le Canada est parfait ? Loin s’en faut ! La liste des changements s'imposant est longue, notamment en ce qui a trait à un meilleur équilibre politique entre les francophones et les anglophones, le mode de scrutin - comme au Québec - qui pourrait être réviser et des efforts plus soutenus pour l'enseignement du français au Canada anglais. Mais il serait franchement illusoire de prétendre que tous les problèmes du Québec seraient annihilés par l’indépendance. En fait, aux lendemains d’une défaite historique du Parti québécois, force est de se questionner sur ce qu’apporterait, concrètement la souveraineté du Québec.

 

Je suis profondément attaché aux cultures québécoise et canadienne-française, car je crois que les différentes cultures illustrent des visions du monde et qu’à condition d’un certain relativisme culturel, elles peuvent, dans le cadre d’échanges et d’une compréhension mutuelle, parvenir à bâtir un monde meilleur ; comme le disait Saint-Exupéry, « Si je suis différent de toi, loin de te léser, je t’augmente ». En toute logique, la mondialisation et la révolution technologique devraient néanmoins continuer à réduire les divergences et atténuer les différences culturelles au cours des prochaines années, puisque celles-ci n’évoluent plus isolément. L’on estime que des milliers de langues sont menacées et sans nul doute que bien des spécificités et des traditions seront appelées à disparaître partout dans le monde au cours des prochaines années. Dans ce contexte, il n’est pas surprenant d’assister à une certaine uniformisation de la culture, ce qui ne prévaut pas nécessairement pour les manifestations et les produits culturels en tant que tels. L’héritage des cultures québécoise et canadienne-française va bien au-delà de la seule langue ; il s’incarne à bien des égards, souvent insoupçonnés, partout en Amérique du Nord, notamment aux Etats-Unis, où depuis le début du régime français, puis par la suite. à travers les vagues d’immigration successives, les influences canadiennes-françaises et acadiennes sont nombreuses et ont contribué à définir l’idéal américain.

 

Enfin, en cette semaine sainte, à la veille de la fête de Pâques commémorant la plus grande manifestation de l’amour, de Dieu [« Dieu est amour »] dans notre culture judéo-chrétienne, reconnaissons que chaque humain, de par ses expériences et sa nature, sera toujours unique en soi. Mais dans l’éventualité, où un jour, il n’y aurait plus de frontières et où toutes les nations n’en formeraient plus qu’une ; dans cette éventualité hypothétique, s’il n’y avait plus de culture québécoise, mais également plus de guerres, moins de conflits, un monde beaucoup plus harmonieux et où les gens aimeraient davantage leur prochain, ne serions-nous pas plus heureux ?

 

À l’heure de défis humains, notamment environnementaux, plus grands et plus préoccupants que jamais et puisque qu’en tant qu’humain, nous sommes censés évolués à travers l’amour de notre Prochain, quelle vision devrions-nous entretenir de notre avenir socio-politique ? Quelle identité privilégier: notre identité humaine ou nos identités culturelles ? Quel sens donner, en fin de compte, au débat référendaire québécois ? L’essentiel n’est-il pas invisible pour les yeux ?

 

Sur ce, joyeuses Pâques !

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